Syndicat des Journalistes de la Presse Périodique

Quel sera l’auteur ou l’auteure de polars de demain ?

Souvenez-vous : depuis une cinquantaine d’années le roman dit policier, que d’autres préfèrent requalifier de "thriller", voit ses frontières changer à tous les points de vue. A tel point que souvent on se demande où les auteurs vont chercher leurs intrigues. Depuis l’Angleterre des brouillards londoniens traversés par des fiacres avec les enquêtes de Sherlock Holmes et de son inséparable docteur Watson. Ou encore l’Angleterre d’Agatha Christie avec dans les campagnes la célèbre Miss Marple ou en Europe jusqu’en Égypte sur les traces du détective belge Hercule Poirot.

Puis arrivèrent les classiques américains comme Ed McBain, James Ellroy, aux polars noirs qui fleurent bon les bas-fonds des grandes villes. Pour découvrir en 1980 Michael Connelly. Son célèbre inspecteur Harry Bosch nous a promené dans Los Angeles de Mulholland Drive à Laurel Canyon avec des morceaux particulièrement angoissants comme Créances de sang. Depuis une trentaine d’années, James Lee Burke, nous entraîne dans les bayous de Louisiane avec son enquêteur fétiche Dave Robicheaux qui, depuis La plume de néon paru en 1986 reste une plume qui compte dans l’univers du suspense pessimiste, tout comme ses épisodes issus de l’actualité comme Swan Peak paru en France en 2012 en référence aux ravages de l’ouragan Katrina. Patricia Cornwell, quant à elle, avec son héroïne Kay Scarpetta, nous fait découvrir au fil de dizaines de romans les coulisses de la vie d’un médecin légiste qui cherche à comprendre les crimes.

Dans le même temps on découvrait l’atmosphère particulière des campagnes du Sud de la Suède où, grâce au talent d’Henning Mankel, nous suivions les parcours du commissaire Kurt Wallander sur les routes rectilignes des environs d’Ystad en Scanie.

En France, Fred Vargas nous entraînait, pour sa part, depuis L’école du crime dans les enquêtes un peu déjantées du commissaire Adamsberg. Beaucoup de ses romans ont reçu des prix prestigieux au festival de Cognac comme les Jeux de l’amour et du hasard en 1986, ou L’homme à l’envers en 1999.

Harlan Coben nous arrive des États-Unis au début du XXIe siècle avec Ne le dis à personne qui inaugurait une longue série de succès à raison d’une nouvelle intrigue par an, dont Tu me manques ou encore Intimidation. Apparu presque au même moment Robert Crais nous entraîne avec le futé Elvis Cole et le costaud Joe Pike dans l’univers très américain des enquêtes de privés en Californie à travers des classiques comme LA requiem, Otage de la peur ou Mortelle protection.

Dans les polars du XXIe siècle les héros redeviennent policiers mais ils nous font découvrir des milieux jusqu’alors inconnus, poursuivant l’œuvre de l’anglo-australien Arthur William Upfield considéré comme le pionnier du polar ethnologique grâce à ses romans (dès les années 1920) sur le bush australien animés par l’inspecteur Napoleon Bonaparte. Non cela ne s’invente pas !

Ainsi, l’américain Craig Johnson nous fait pénétrer avec le sheriff Longmire dans les réserves indiennes où les indices relèvent des traditions. Cet auteur est un véritable aventurier puisqu’il a été entre autres policier, professeur, cow-boy et charpentier avant de construire de ses mains sa maison dans le Wyoming et de nous initier, au travers sa petite dizaine de polars, à la culture indienne. Il faut, bien sûr se familiariser aux noms des personnages parfois déroutants et les mémoriser : Ours Debout, Petit Oiseau, Cheval au Galop, Bison Blanc, Petit Chant, etc.

L’islandais Arnaldur Indridason, pour sa part, nous promène dans une Islande froide, torturée, avec le commissaire Marion Briem qui même retraitée aidera le loup solitaire Erlendur, toujours à l’aise sur les glaciers où le crime existe aussi.

Même arrivés à la fin du livre du Mongol (?) Ian Manook vous ne saurez toujours pas écrire correctement le nom du commissaire Yeruldelgger Khaltar Quichyguinnkhen.  Imprononçable et authentique, il est apparu en 2014. La première enquête à la suite de la découverte du cadavre d’un enfant enfoui avec son vélo nous plonge dans l’univers glauque des relations russo-coréennes-chinoises par Mongolie interposée. Et on constate vite qu’entre Oulan Bator tournée vers le modernisme mais ceinturée de taudis et la steppe où les traditions restent vives la fracture est grande.

Le froid inspire-t-il au lieu d’endormir les esprits ? Après Henning Mankel et la Suède en hiver, ou encore le norvégien Jo Nesbo et son inspecteur alcoolisé Harry Hole, l’islandais Arnaldur Indridason et ses coins sans âme proches des volcans et des sources chaudes qui vivent d’Islande, Ian Manook en Mongolie, on croyait avoir tout vu. Faux. Dans le froid glacial, le français Olivier Truc nous emmène dans des contrées encore plus inhospitalières avec son ouvrage Le dernier lapon. Les vedettes en sont des éleveurs de rênes au pays des chamans où tout est possible dans une nébuleuse où le soleil n’est parfois présent que moins d’une heure par jour.

Pour se rapprocher un peu de nous géographiquement, la Pologne nous livre trois excellents polars sous la plume de Zygmunt Miloszewski, dont les deux premiers ont été découverts presque par hasard par Mirobole Éditions, un petit éditeur bordelais, avant d’être repris dans la célèbre collection « Thriller »  par Fleuve Noir Éditions et Presse Pocket. Trois romans qui forment une suite et qu’on lit très vite en attendant un « espéré » quatrième : Les impliqués, Un fond de vérité et La rage, dans lesquels le procureur Teodore Szacki, qui doit lutter contre ses états d’âme et un divorce difficile, nous emmène dans une Pologne inconnue. Un pays encore influencé par le communisme, où on perçoit les failles culturelles entre Varsovie l’occidentale, les petites villes et la campagne, où les légendes en particulier antisémites ont toujours cours et servent parfois à masquer les causes de crimes bien réels.

En France nous découvrons toujours de nouveaux talents comme Olivier Norek. Cet inspecteur de police du 93 nous fait découvrir les banlieues avec la vision pessimiste d’un Didier Daeninckx. Apparu avec Code 93, confirmé avec Territoires qui nous montre comme un documentaire l’envers de ce département source de nombreux trafics, il nous entraîne avec son inspecteur Coste dans l’univers carcéral et ses règles dans Surtensions où on suit en parallèle les péripéties d’un enlèvement hors normes et d’une enquête parfois à la marge. Les anciens de la Police continuent leur route et l’ancien commissaire divisionnaire Danielle Thiéry nous livre presque chaque année une nouvelle enquête, avec des récompenses comme le prix du quai des orfèvres en 2013 pour Des clous dans le cœur.

L’Espagne est également présente avec des femmes où, après Manuel Vázquez Montalbán et son célèbre détective privé gastronome Peépeé Carvalho, Alicia Gimenez Bartlett a également choisi Barcelone comme décor d’intrigues depuis son premier roman Rites de mort paru en 1996. Toujours de l’autre côté des Pyrénées Doloreès Redondo nous entraîne dans le Pays Basque avec l’inspectrice Amaia Salazar qui inaugure en 2013 une série avec Le Gardien invisible.

Mais poursuivons ce voyage un peu vers le Sud et donc l’Afrique. Celle du Sud où Deon Meyer nous plonge dans les quartiers les plus chauds et divers de son pays. Depuis 2003 avec Les soldats de l’aube, récompensé par de nombreux prix jusqu’à En vrille paru en 2016, ses flics évoluent, au fil des enquêtes, dans un pays en constante évolution où l’alcool mêlé de racisme et d’ultra violence forme le quotidien.

L’Afrique, avec des auteurs qui émergent comme Janis Otsiemi dont Le chasseur de lucioles, nous plonge dans un Gabon, en manque de moyens modernes d’investigation, où une enquête n’est donc jamais simple. De son côté, Patrice Guirao, nous entraîne, avec le détective des tropiques Al Dorsey, dans des enquêtes au soleil de la Polynésie française. La mer, les bâteaux, les cocotiers, y tiennent une bonne place, comme une certaine violence que l’on croyait absente de ce pseudo-paradis.

On ne peut pas non plus passer sur les romans de l’israélien Liad Shoham, en particulier Oranges amères, dans lesquels l’auteur-avocat qui a pris aussi la plume nous plonge avec le vieil inspecteur Elie Nahoum dans les affres de la Justice et de la recherche de la vérité.

Enfin, comme il faut bien terminer cette chronique non exhaustive je précise, allons un peu du côté asiatique et là comment ne pas parler de Qiu Xiaolong qui, bien que vivant aux États-Unis, nous plonge au fil des romans dans une Chine complexe où l’inspecteur Chen Cao a fort à faire entre la corruption, les cybercriminels, l’art culinaire ancestral et la découverte des villes nouvelles.

Bref les nouveaux romanciers de polars vont beaucoup plus loin que les précédents en nous ouvrant les portes de la sociologie. Bien documentés ils peuvent même servir de guides touristiques des endroits sombres de la planète. Donc le conseil du jour : avant de partir pour une quelconque destination vérifiez auprès de votre libraire favori qu’il n’y a pas de polars sur ce coin du monde fut-il en Laponie ou en Amazonie et plongez-vous dans l’enquête.

Bonnes soirées au coin de la cheminée.

Patrick Rubise